Lundi 29 septembre 2008 1 29 /09 /Sep /2008 21:01

   Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Nous étions à l'étude, quand le proviseur entra,suivi d'un nouveau. Ceux qui dormaient se réveillèrent. Moi, j'étais entre deux rêves.  Les yeux ouverts, personne ne soupçonnait mon absence. J'avais appris qu'il ne fallait plus regarder par la fenêtre. Impossible de me repérer. Je fixais la lampe au dessus du tableau en promenant mon regard mécaniquement, de droite à gauche, de haut en bas puis en faisant le mouvement inverse. Je donnais ainsi l'impression d'un idiot plongé dans une tentative de concentration extrème. Un idiot qui réfléchit ça rassure  le monde enseignant.
   Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ. On l'installa près de la fenêtre. Avant de s'asseoir il nous dit son nom que personne ne comprit. Lui aussi allait rêver. Comme nous tous il n'avait pas le choix. Il vit ce que je vis le  jour de mon arrivée. Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies, quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Mais, peu à peu le charme agissait sur lui. Il finissait par sourire, l'imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux de l'espoir.
    Plus de vingt ans plus tard il était là devant moi comme dans un rêve. Nous étions devenus amis. Inséparables durant 5 ans. Puis le destin, façonné par un maitre, nous avait séparés. J'étais resté cet homme qui dort pour tenir le monde en cercle aoutour de lui. Antoine était devenu quelqu'un. Comme prévu.Debout, sur son grand rocher, il regardait le ciel, embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher, quand elles se taisaient tout était silence autour de lui.
   Nous étions bien au rendez-vous sur la façade occidentale de notre temple: là où la mer fait un mur. Mais Amos n'était pas au rendez-vous.
    Nous n'en fûmes pas étonnés. C'était pourtant surprenant. Ce fut le premier paradoxe, signe évident de la présence.

                                                                       Jeu
J'ai utilisé des citations de cinq grands auteurs français pour écrire cet épisode. Celui qui les repère gagne une copa artisanale de l'Alta Rocca (spécialité charcutière corse) que je lui ferai parvenir par coli. Si le gagant est juif ou musluman ce produit sera remplacé par un fromage de brebis.

Par guy-marc - Publié dans : jeu littéraire
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Vendredi 19 septembre 2008 5 19 /09 /Sep /2008 20:42

Amos s'est converti au Catholicisme en février 1981. Son alimentation cependant n'a pas beaucoup changé. Il respecte le shabat qu'il passe dès qu'il le peut avec ses parents. Il fête Pessah et a toujours du mal à ne pas être couvert dans un lieu saint.. Pourtant il est vraiment catholique.
    Ce matin il est au pied du mur. Le mur occidental du temple de Salomon. Aujourd'hui il est juif. Il a remis sa Kipa et son châle de prière. Il pense au christ. Il pensent aux "christs": Joseph, David, Jésus. Un vertige l'emporte vers le haut. Il se dit qu'il partage un peu de sang avec le Nazaréen. Il se dit aussi que c'est le jour. Le grand Jour attendu depuis plus de vingt ans. Il doit aller à la porte de Damas. Il est onze heures. Les cloches du Saint sépulcre sonnent.

Par guy-marc - Publié dans : feuilleton
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Dimanche 3 août 2008 7 03 /08 /Août /2008 10:52

   Le 25 mars 1978 à 9 heures 30, Antoine, Joseph et Amos avaient rendez-vous chez Alain. Antoine remonte la rue Espérandieu. Il est 9 heures 12. Il n'est pas allé en cours ce matin. Il était pourtant prêt à 8 heures moins le quart. Mais à quoi bon. Il avait descendu "La Libération" jusqu'aux réformées et avait pris un café aux danaïdes. Sur son petit carnet il avait griffonné un début de nouvelle ou une poésie, il ne savait pas encore. A 8 heures 30 il était remonté par la rue du Coq, en s'efforçant de regarder les prostituées dans les yeux, avait rejoint la rue Jean de Bernardi et débouchait maintenant en haut de la rue Espérandieu.
   Le bar d'Alain s'appelait le "Wells fargo" mais tout le monde disait "le Snack". il se situait juste en face du Lycée Saint Charles et avait remplacé la librairie. On n'y servait pas d'alcool. Le lieu était très familial. Antoine était un habitué.
   Amos avait terminé son cours de philo depuis près d'un quart d'heure. Il avait besoin de questionner le prof sur le dernier passage de Spinoza étudié en classe. <<Tout être tend à persévérer dans son être>>. M. Bernardi avait très envie de fumer et de laisser se dissoudre les concepts spinoziens dans les volutes de sa pipe. Ce garçon, d'habitude si réservé, presque effacé avait vraiment choisi le mauvais moment pour s'interroger sur l'irruption du "Traité théologico politique"dans sa vie. <<Vous n'avez plus cours, Attal.>> Amos saisi l'agacement poli de son professeur. Son rendez-vous lui revint à l'esprit. Il prit congé  en s'excusant confusément. L'enseignant en fut définitivement mal à l'aise. 
   Amos ne fréquentait pas le Snack aussi régulièrement qu'Antoine mais c'était le préféré d'Alain. Cet orphelin de 44 ans s'était pris d'affection pour cet adolescent qui ne mangeait pas de porc. Il ne venait qu'une fois par semaine commander son hamburger à la tomate. Il était pourtant traité mieux que tous les autres qui élimaient leurs rêves près du juke box en fumant des Camel.
    Joseph, lui était déjà sur place. Il attendait en lisant le Méridonal. Il adorait les événements insignifiants qui se produisaient près de chez lui: <<Hier soir aux alentours de 21 heures Mme Valadoux a retrouvé Victoria, un lolou de Poméranie femelle de trois ans. Depuis le hold up de la Caisse d'épargne de l'avenue des Chartreux du 17 octobre dernier la petite chienne était introuvable. Elle avait, en effet, pris la fuite quand sa maîtresse fut prise en otage par les braqueurs. Rappelons que ces derniers sont toujours en fuite et que Mamie Guaudin, séquestrée elle aussi à cette occasion, est toujours hospitalisée à l'hôpital de la Croix rouge.>> Joseph tentait ensuite de reconnaître dans la rue Mme Valadoux. Il serait très attentif aux loulous déambulant entre le quatrième et le premier arrondissement de Marseille. Il avait le sentiment que tout cela le mettait en marge de sa vie de lycéen, de ses obligations. Joseph aimait la liberté.
   Il était chez lui dans tous les bars du quartier: de la place Leverrier jusqu'à la Canebière. Chez Alain on pouvait toujours compter sur lui pour une partie de contrée ou un billard. Alain le respectait profondément parce qu'il était le plus religieux de toute sa bande.
   A 9 heures 30 tous les trois étaient au rendez-vous. Ils attendaient dans l'arrière salle. Ils étaient seuls près du baby foot, attablés devant un café. L'homme entra. Il les salua en heurtant son front contre leur front. Et il leur dit: << Voici trois ans que je vous ai choisi. Durant tout ce temps vous m'avez écouté, vous m'avez suivi. Dans le secret de vos chambres vous avez étudié quotidiennement. Et surtout vous avez su tous trois garder le silence. C'est ce silence absolu de trois ans qui est la preuve pour moi de votre grande force. Maintenant je vais disparaître. Tout ce que je vous ai appris il faudra l'oublier. Et dans 30 ans, jour pour jour, vous me retrouverez à Jérusalem à la piscine Sainte Anne. N'oubliez pas.>> Il franchit la porte et disparut. Les trois amis oublièrent, les années passèrent. Et matin cela faisait presque trente ans.

Par guy-marc - Publié dans : feuilleton - Communauté : plume d'oie
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Samedi 2 août 2008 6 02 /08 /Août /2008 13:49

   L'homme n'est pas fait pour mourir. Pas comme ça: à petit feu tous les jours. Chaque matin, je perds un peu de moi. Et la route est longue. Le père Marcel me l'avait dit: << Si tu n'écris pas tu mourras >> Lui, le père Marcel, le musicien, est mort mais sans jamais mourir.
   Tu sais tous ces problèmes humains nourris par la Doxa, toutes ces douleurs quotidiennes inventées par l'abondance, tout ce mal-être engendré par l'avoir, toutes ces choses qui existent sans être, me font mourir. Un supplice sournois et indolore me fait mourir sans me tuer.
   Je comprends, cette nuit, le choix de ceux qui préfèrent se tuer pour ne pas trop mourir. Pas trop longtemps. La drogue, la violence, le jeu, la passion. Je le comprends mais je ne le fais pas.
   Le rêve ultime c'est la vie. La vie à en crever. Au diable l'ivresse et la chair épuisée. Adieu savoir et livres reliés. Je vais écrire. Des rayons et des ombres je ferai des histoires. Je retrouverai un part de l'enfance où il reste des mots. Ma mémoire sera la source troublée d'événements qui feront des histoires. Dès demain j'écrirai. Dès l'aube je quitterai ma rue, un carnet à la main. Je prendrai un café près d'une gare. Dans un bar inconnu j'écrirai. 
   Je volerai du temps, comme à l'adolescence. A mon travail, à mes devoirs, à tous ces gens je volerai du temps. Je quitterai tout ça pour retrouver mes frères: les flâneurs, les clodos, les marchands de bonbons, les barmans. Tous les gens d'à côté. Je prendrai même le train pour flâner aux abords de la Plaine, entre le conservatoire et la place. Je chercherai des mots pour arrêter ce temps. Sur mon petit carnet, comme avant, je promènerai des phrases dans une errance urbaine. Puis le soir, dans mon salon, en écoutant Véronique Sanson, je recopierai les morceaux de ma vie sur de grandes pages blanches.
   Alors peut-être je vivrai.

Par guy-marc - Publié dans : feuilleton - Communauté : plume d'oie
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Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /Août /2008 01:00

Imaginons un homme dont la vie aurait en commun avec le reste du monde tout l'ordinaire d'une seule et même journée: un lundi par exemple. S'il n'existait qu'un jour, le plus ordinaire serait le lundi. Il serait exemplaire d'ordinaire.
Nous serions donc un lundi. Un lundi comme les autres. il ne prendrait aucune décision contraire à ses habitudes. Le déroulement de la journée deviendrait presque enivrant de routine. Tout se passerait sans surprise sans imprévu. Sans douleur et sans joie.
Et tous les jours de sa vie seraient ce lundi. Un lundi d'équinoxe. Une journée d'automne sans pluie et sans soleil d'une région tempérée. Pour le commun des mortels il n'aurait pas un grand destin. Et pour les communs du mortel il n'en n'aurait même pas du tout. Mais pour lui ce jour sans fin ce serait le début d'une grande aventure. 
Ce jour là donc il franchit la porte de son immeuble comme s'il vivait l'unique jour de sa vie. Il effectua ces innombrables gestes du quotidien qui nous lassent. Il se plongea dans la médiocrité ambiante avec délectation. Il ne fit aucun effort pour se dissoudre dans l'anonymat de la ville et disparut telle une ombre dans la foule des heures de pointe. Il laissa chaque heure arriver comme autant de rendez-vous avec l'ennui. Puis vers vingt heures il décida de marquer l'histoire.

Par guy-marc - Publié dans : feuilleton - Communauté : plume d'oie
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